Cartographie Internet : Info-Space, Info-War
Publié le mercredi 10 septembre 2003
« Homnispheres » présente INFO-SPACE, INFO-WAR Governing the world by neworks, par Bureau d’Etudes (collectif d’artistes)
Cartographie (anglais-français) réalisée dans le cadre du Festival NEXT 5 MINUTES on Tactical Media à Amsterdam du 11 au 15 septembre 2003 / 84 X 60 cm (présentation 15X21 cm) – ISBN 2-915129-04-5
INTRODUCTION : GOUVERNEMENTALITÉ PAR L’INFORMATION
Le réseau militaire américain ARPAnet a été conçu pour maintenir les communications en cas d’attaque nucléaire. Ancêtre de l’Internet et fondement de la Global Information Infrastructure, ARPAnet, à l’instar de la « guerre presse-bouton » qui le motive, provient d’une seule et même source : le changement d’échelle provoqué par les découvertes en physique au début du XXe siècle dans une société industrielle capable d’organiser la productivité – y compris scientifique – de milliers d’agents. C’est là sans doute le lieu de naissance de la société de l’information : une société qui, pénétrée de façon massive par les sciences et les technologies de l’information et des télécommunications les utilisa pour réaliser le design de la planète ou du moins celle de ses composants. Une société dont la gouvernementalité nécessite la connaissance du réel, autrement dit la transformation du réel en information. C’est avec la conjugaison du déclin de l’industrie mécanique et électromécanique (dépendant encore du pouvoir ouvrier) d’une part, et l’apparition des machines à commande numérique et des réseaux interconnectés d’ordinateurs d’autre part que les techniques gouvernementales ont opéré leur grande transformation en s’appuyant sur la cybernétique, l’informatique et les réseaux électroniques. L’armée et les transports ont été à l’avant-poste de cette transformation.
La seconde Guerre mondiale ne s’est terminée qu’avec la fin de la Guerre froide. Jusque là, les pays de l’OCDE et l’Union Soviétique avaient poursuivi intensivement leurs efforts militaire et économique pour gagner la guerre qui les opposait. Dès les années 60, le plus grand nombre des systèmes militaires, aujourd’hui opérationnels sinon dépassés, étaient en développement aux Etats-Unis ou en URSS. Le pacte UK-USA qui servit d’assise à la mise en place du système ECHELON date de 1947 et le premier satellite COMINT (INTerception des COMmunications) de 1968. L’analyse des informations et la capacité de contrôle de la guerre psychologique du système ECHELON fut amorcée en 1940 puis trouva une première expression dans le Foreign Broadcast Intelligence Service (FBIS) capable de collecter 500 000 mots par jour en 15 langues pour évaluer l’efficacité de la propagande américaine, agir sur la propagande ennemie, effectuer des rapports et analyses journalières envoyés à plus de 500 officiels du gouvernement. Le concept du GPS (Global Positioning System) date de 1965 et les premières études de faisabilité de 1972. ARPAnet et d’autres systèmes de communication tel que le Ground Wave Emergency Network-GWEN ont été développés dès les années 70 pour répondre au risque d’une offensive nucléaire. Plus tard, le Département de la Défense américain se désintéressa de l’usage militaire direct d’ARPAnet, mais subventionna cependant les fabricants d’ordinateurs pour qu’ils incluent dans leur protocole le TCP/IP (le protocole Internet jusqu’à aujourd’hui).
Dans le domaine des transports, une société de gestion de l’information et des télécommunications pour le transport aérien telle que la firme SITA mis en place progressivement à partir des années 50 des réseaux d’ordinateurs interconnectés entre des aéroports et des compagnies aériennes partout dans le monde pour la régulation du trafic et la réservation de place. Les avions eux-mêmes, à l’avant-poste des voitures ou des trains, se chargèrent progressivement d’informatique, d’électronique et de réseaux connectés. En France, la RATP disposait déjà au milieu des années 70 d’un réseau en étoile connectant un ordinateur biprocesseur à une centaine d’ordinateurs plus petits répartis sur le territoire. Dans le domaine financier, le système de compensation international SWIFT (Society for Worldwide Interbank Financial Telecommunication) connectant 239 banques de 15 pays différents, fut opérationnel en 1977. L’architecture initiale du réseau était centralisée sur 3 commutateurs mondiaux aux Etats-Unis et en Europe (Bruxelles et Amsterdam) raccordant des concentrateurs nationaux qui assuraient l’accès au réseau.
Dès la fin des années 60, on prévoyait déjà l’impact social et productif des réseaux interconnectés d’ordinateurs. A partir de 1964 et à la demande du gouverneur de Californie, des ingénieurs de systèmes de l’industrie et de la recherche spatiale réfléchirent au moyen d’éviter le smog généré par les déplacements urbains liés au travail et proposèrent dans un rapport (D. Bess, What the Space Scientists propose for California, Think, 32/4, juillet-août 1969) de porter le travail aux domiciles des employés autrement dit de transformer partiellement les habitations privées en » bureaux » équipés en dispositifs de communication, d’élaboration et de gestion de l’information. L’écran, devenu interactif, sortit ainsi de sa fonction simplement distractive ou propagandiste ; il quitta également sa fonction d’outil de contrôle pour devenir un puissant outil de travail et d’organisation en permettant l’interaction entre les travailleurs isolés, les clients, les chefs d’entreprise.
Parallèlement à la mise en place de ces nouveaux outils, de nouveaux systèmes d’armes et de manipulation s’appuyant sur la coopération des universités et de l’armée ouvrirent la voie à de nouvelles techniques de guerre, climatique, tectonique, psychotronique, biologique, chimique recensées plus tard dans le Space Preservation Act (2001) sinon à de nouvelles techniques de coercition non plus seulement fondées sur la propagande et la répression, sur l’aide économique, le développement ou l’humanitaire, mais sur la manipulation chimique et électromagnétique du corps humain. Depuis ses origines, la programmation/déprogrammation/reprogrammation du vivant est l’objectif inavoué des sciences et des technologies de l’information. On ne peut douter que cet objectif soit aujourd’hui en passe d’être atteint, et qu’il s’ouvrirait même à des usages commerciaux dérivés. L’état d’avancement de systèmes comme le GPS, le développement de la biométrie et d’identifiants génétiques invite à penser qu’au-delà du contrôle des flux et de toutes les identités multiples pourrait exister aujourd’hui une capacité de télécommander des êtres et des choses et d’interagir électro-magnétiquement et chimiquement avec eux.
IPv6 est la nouvelle version du protocole Internet. Elle permet d’augmenter le nombre d’adresses – 340 milliards de milliards de milliards de milliards – et permet ainsi d’affecter une adresse à toutes les personnes mais également aux objets dont il est prévu qu’ils communiquent de plus en plus entre eux et avec les humains. L’informatisation des sociétés complexes serait en voie de s’accomplir avec l’implantation de micro-puces dans les êtres humains, ne permettant pas seulement d’accroître la sécurité des systèmes par la surveillance de ses composants mais également de permettre l’action à distance, » d’empêcher les mouvements musculaires volontaires, de contrôler les émotions, d’endormir, de transmettre des suggestions, d’interférer avec la mémoire de court comme de long terme, de produire l’acquisition d’expériences, ou d’effacer des expériences acquises » (Scientific Advisory Committee, U.S. Air Force, 1996). Ayant envahi de façon massive toutes les sphères de la société, les sciences et les technologies de l’information, par leurs prolongements biologiques ou chimiques, déterminent une gouvernementalité totale. Cette gouvernementalité n’entre pas seulement en contradiction avec l’esprit des Lumières en concentrant et en accroissant le pouvoir de domination et d’action d’une aristocratie mondiale. Elle en supprime la possibilité. Le niveau d’analyse et de management bio- et psycho-politique autorisé par les sciences et technologies de l’information, le niveau d’intégration systémique qu’elles permettent, invitent à penser qu’une autonomie politique ou un pouvoir constituant aujourd’hui quel qu’il soit, ne peut devenir critique qu’en segmentant l’infosphère, en développant un marché non-capitaliste, en mettant en place des hiérarchies révocables.
L’humain ne se situe pas à la même échelle que les qualités primaires de la matière (physique, biologique, chimique) bien qu’il en soit le prolongement. Dans l’échelle des qualités primaires, » la réalisation des désirs vitaux de l’homme, ceux de son corps et ceux de son imagination » évoqué par le poète communiste Eluard ne peut plus servir d’horizon à l’action sans autoriser du même coup les systèmes techniques qui la déterminent. Et ce faisant, l’humain soumet l’échelle qui lui est propre (réflexivité, savoir des fins, sociabilité) aux échelles des qualités primaires (physiques, biologiques, chimiques) qui se présentent comme sa vérité et comme sa fin. Il est vrai que l’espèce ne sait pas quelle est sa réflexivité ni ce que sont ses fins, quelle est sa subjectivité politique. Et peut-être ne doit-elle pas le savoir. Mais en l’absence de signes d’une solidarité de l’espèce (en-dehors même de toute solidarité interspécifique), ou d’une communauté du genre humain, en l’absence d’une auto-constitution de l’espèce (qui ne désignerait pas encore des finalités ni des devenirs souhaités), le pouvoir constituant des systèmes techniques – ces expressions de la transcendance de l’échelle des qualités primaires – et de ceux qui les gouvernent, déterminent nos devenirs possibles. À un niveau moins abstrait, la gouvernementalité de la planète et de l’espèce par une caste travaillant à son immortalité se trouve renforcée et démultipliée par des systèmes techniques intégrés permettant l’analyse de la complexité, accroissant la capacité d’accumulation de capital, démultipliant les capacités d’action sur le réel-information, tendant même à administrer l’avenir des « ressources humaines » par triage génétique et reproduction non mammalienne.
Cartographie 84 X 60 cm (pliée 15 X 21 cm),
ISBN 2-915129-04-5
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